Mise en ligne le 13/01/2005
MOUVEMENT REPUBLICAIN et CITOYEN
Article
paru dans Le Figaro
« C'est une question de caractère... »
lundi 10 janvier 2005
Trois démissions
ministérielles (deux sous Mitterrand, une sous Jospin) ont donné à Jean-Pierre Chevènement un certain
recul sur l'art de gouverner.
Le Figaro Magazine - Vous avez dit un jour : « Un ministre, ça ferme
sa gueule, sinon, ça démissionne. »
Jean-Pierre Chevènement - J'ai prononcé cette phrase lors d'une
conférence de presse en février 1983, au vu de certains désaccords en matière de politique industrielle
avec le président de la République et son conseiller Jacques Attali. J'ai joint le geste à la parole
en indiquant à François Mitterrand que je souhaitais être déchargé de mon poste de ministre. Cela correspond
à une certaine éthique politique. Responsable de son action devant le chef de l'Etat mais aussi devant
l'opinion, un ministre qui se retrouve en porte-à-faux doit en tirer les conséquences.
C'est une question de caractère...
Sans doute. Pour autant, la marge de manoeuvre dépend à la fois de l'homme et du poste qu'il occupe.
Certains ministres ont un poids politique. Et certains ministères sont moins sujets à conflits que d'autres.
L'Intérieur, par exemple, laisse à son titulaire plus de liberté que l'Economie et les Finances. Par
son aspect technique, le ministère de la Défense offre une grande latitude : le président de la République
ne m'a jamais créé de difficultés à propos de la dissuasion, du reconditionnement de l'armée de terre
ou de la refonte des états-majors. Le désaccord n'est survenu entre nous que dans une hypothèse que
ni lui ni moi n'avions prévue : la première guerre du Golfe, conflit de type conventionnel non plus
Est-Ouest, mais Nord-Sud. Hostile à cette escalade, j'en ai tiré les conséquences en quittant mes fonctions
le 27 janvier 1991, ma démission datant du 7 décembre. Je n'ai pas donné suite à la demande du Président
qui souhaitait encore entreprendre quelque médiation...
Un ministre « politique » peut-il faire bon ménage avec un président ?
Mais oui, j'ai bénéficié d'un soutien sans faille de la part de François Mitterrand tant à l'Education
nationale qu'à la Recherche. Je reste assez fier de l'oeuvre accomplie à l'Education nationale avec
l'élan donné, les recadrages opérés, la création du baccalauréat professionnel, la création d'universités
de technologie, etc. J'avais le difficile problème public-privé. Il a été rapidement réglé et j'ai pu
placer mon effort sur le relèvement de l'école publique, laquelle en avait bien besoin. La Recherche,
quant à elle, a été portée de 1,8 % à 2,4 % du PIB, action qui l'a mise en orbite pour une dizaine d'années.
Qu'en est-il des rapports avec l'administration ? On se souvient des aventures du préfet Bonnet en Corse,
alors que vous étiez ministre de l'Intérieur.
Il ne faut pas grossir cette histoire de paillote : elle n'a été mise en épingle que pour couvrir un
changement de politique auquel conspirait une partie de la gauche et de la droite. En fait, je n'ai
jamais eu à me plaindre des diverses administrations que j'ai pu avoir sous mes ordres. S'il y a des
rigidités, des lenteurs, vous déplacez un responsable. Cela m'est arrivé. Mais dans l'ensemble, je préfère
créer un climat de confiance et ne pas prendre l'administration à rebrousse-poil. Placée sous l'autorité
du ministre, elle doit relayer l'impulsion politique que ce dernier lui donne.
Quelle expérience tirez-vous de la machine européenne ?
C'est un mécanisme de décision qui échappe complètement au Parlement et au gouvernement, certains responsables
de rang politique fort élevé allant même jusqu'à anticiper les directives communautaires pour y conformer
notre politique ! Je me souviens de m'être heurté à Bruxelles à propos du textile. On m'a vite fait
savoir que certaines aides que j'estimais parfaitement fondées, en qualité de ministre de l'Industrie,
étaient contraires au principe de la concurrence. J'ai traîné les pieds et les ai maintenues. L'influence
de Bruxelles est très sensible dans tous les domaines de la vie politique et administrative. En matière
de circulation et d'immigration, par exemple, on avance dans la voie de la communautarisation des visas,
de l'asile, de l'immigration, en vertu du traité d'Amsterdam. Or, chaque pays est confronté à des problèmes
spécifiques et il ne me semble guère raisonnable de comparer notre situation avec celle de l'Allemagne
- notre immigration n'étant ni turque ni bosniaque -, non plus qu'avec celle de la Grande-Bretagne,
qui reçoit beaucoup d'immigrés du Commonwealth. Je prévois là, pour l'avenir, des difficultés. Pour
autant, il faut relativiser, car bien souvent la peur de Bruxelles est pire que Bruxelles même.
PROPOS RECUEILLIS PAR PATRICE DE MÉRITENS
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