Mise en ligne le 27/02/2005
MOUVEMENT REPUBLICAIN et CITOYEN
TRIBUNE
DE GEORGES SARRE PARUE DANS MARIANNE, LE 14 FÉVRIER 2005
Qu'ont fait nos élites de l'Europe
?
Le texte de la «
Constitution européenne » oblige à mettre l'Europe en perspective. J'ai le sentiment que la défaite
des partisans du « non » lors du référendum socialiste sur le projet de « Constitution européenne »
tient, au-delà des pesanteurs sociologiques propres à ce parti (60% d'élus, désertion des ouvriers,
etc.), au fait qu'ils en soient restés, pour l'essentiel, à une critique littérale du texte en question,
sans faire l'effort de mettre en débat la construction européenne depuis ses origines. Ils n'ont pas
été sans mérite. Mais peut-être était-il vain de penser convaincre en énumérant dans le détail, pointant
tel alinéa de tel article, les nombreuses raisons de refuser le « traité instituant une constitution
pour l'Union européenne » ?
On a pu dire qu'en acceptant le projet de « Constitution européenne », les militants socialistes avaient
confirmé le choix fait par François Mitterrand, en 1983, de privilégier le projet européen sur le programme
socialiste qui lui avait permis d'être élu. C'est vrai, à ceci près que ledit « projet européen » a
servi de paravent à un ralliement au libéralisme que les socialistes, consciemment ou non, viennent
de ratifier.
Bien sûr, ils s'en défendent, nous parlent d'Europe sociale et font l'éloge, pour y parvenir, de la
méthode des « petits pas » - quand les partisans du « non » croyaient possible d'établir l'Europe sociale
par l'imposition d'un rapport de forces : encore eût-il fallu qu'ils parlassent davantage au nom de
la France, mais c'est un autre problème.
Or, l'expérience de la construction européenne révèle que la méthode des compromis et de la prise de
décision technocratico-consensuelle est toujours plus favorable au libéralisme qu'au socialisme. Il
y a un rouleau compresseur du libéralisme, interne (privatisations, dérégulations) et externe (libéralisation
du commerce étendue dorénavant aux services), dont la Commission européenne est l'instrument efficace,
au service des États et des groupes d'intérêt économiques, et devant lequel la gauche est désarmée.
Le tournant libéral de 1983 est donc, si l'on peut dire, « inconfirmable », sauf à ce que le PS s'assume
libéral, comme l'y poussent certains observateurs : « Concrètement, le libéralisme doit cesser d'y être
un mot tabou . » François Hollande ne fera pas cette erreur ; il ménagera la chèvre et le chou, cherchera
à incarner le juste milieu entre les partisans d'un « coup de barre à gauche » principalement verbal
et les tenants d'un « réformisme » dont on ne sait pas à quoi il s'applique, même si l'on subodore qu'il
vise davantage l'État que le système capitaliste… Et c'est ainsi que le PS, malgré l'euphorie ambiante,
est condamné à s'éloigner toujours plus des couches populaires, de moins en moins dupes de son double
langage. Son socle électoral paraît moins large après le referendum, d'autant que la droite se veut
progressiste sur les questions de société et bénéficie d'un a priori plus favorable s'agissant du problème
de l'insécurité. Le positionnement dit « réformiste » adopté par le PS réduit considérablement les chances
de la gauche de revenir au pouvoir - et d'abord de redevenir elle-même.
La victoire du « oui » au référendum national de 2005 n'a rien d'inévitable. Des oracles prédisent déjà
un score en faveur du « oui » bien supérieur à celui de 1992 ; on devine qu'ils aimeraient bien, plutôt,
pouvoir se passer d'un vote populaire…
Le piège - un peu gros - est de faire croire que les jeux sont faits. Le « oui » au PS est censé annoncer
un « oui » massif au plan national. Cette propagande occulte un fait d'importance : 42% des militants
d'un parti converti depuis des années au « réalisme » ont considéré que, sur l'Europe, il était grand
temps pour la gauche de cesser de se payer de mots. La base est solide pour continuer le combat. Et
puisque les principaux partisans du « non » au référendum socialiste sont maintenant réduits au silence,
il reviendra au Mouvement républicain et citoyen réuni autour de Jean-Pierre Chevènement de l'assumer
pour une large part. Les bonnes raisons de refuser le projet de « Constitution européenne » ne manquent
pas ; mais elles pourront avoir du mal à résister à l'orchestration politico-médiatique du consensus
si elles ne trouvent pas leur source dans une critique de fond de la construction européenne - dont
la caractéristique la plus remarquable est, contrairement à ce que l'on répète à satiété, de ne pas
être un projet. C'est pourquoi le Mouvement républicain et citoyen, en promouvant un « non » citoyen,
un authentique « non de gauche » au projet de « Constitution européenne », entend dire « non » à Jacques
Chirac, mais en attirant l'attention sur l'irresponsabilité politique qu'engendre la construction européenne
; c'est pourquoi, aussi, il s'apprête à dire « non » à l'Europe libérale, mais en expliquant pourquoi
l'Europe ne peut être, dans les conditions actuelles, que libérale - c'est un fait pour ainsi dire structurel.
Ce faisant, notre objectif prioritaire est d'exiger un bilan de la construction européenne. Ce bilan
doit porter, en premier lieu, sur la politique économique imposée depuis des décennies par l'Europe
(ce que le niveau actuel de l'euro par rapport au dollar et les aléas du Pacte de stabilité budgétaire
rendent urgents) ; il doit porter, ensuite, sur la légitimité de l'oligarchie qui, mêlant technocratie
bruxelloise, élites politico-administratives nationales et intérêts privés, s'est mise en place par
l'Europe pour imposer une seule orientation de politique économique et contourner les représentations
nationales ; il doit porter, enfin, sur les slogans qui, promettant toujours plus d'Europe, ont entravé
ces dernières années la volonté politique et le sens de la responsabilité de nos dirigeants.
C'est bien le moins que l'on puisse demander à nos élites. Qu'ont-elles fait de l'Europe ? Que veulent-elles
en faire ? Le projet de « Constitution européenne » n'apporte aucune réponse à ces questions essentielles.
Par Georges Sarre, Ancien Ministre, Premier secrétaire du Mouvement Républicain et Citoyen, auteur de
l'Europe Contre la Gauche aux éditions Eyrolles.
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