MOUVEMENT REPUBLICAIN ET CITOYEN
INTERVIEW
DE JEAN-PIERRE CHEVÈNEMENT AU QUOTIDIEN LE PARISIEN - Dimanche 2 mars 2003
"Une ignoble curée se prépare"
Chaque semaine, « le Parisien Dimanche » donne la parole à une personnalité. Aujourd'hui : Jean-Pierre Chevènement, maire de Belfort, président du club République moderne, qui organisait, hier au Sénat, un colloque. Thème : « Les Etats-Unis et le reste du monde ».
Le
Parisien : La guerre en Irak est-elle inéluctable ?
Jean-Pierre Chevènement : Il y a quelque chose de pathétique à voir un
petit pays de 23 millions d'habitants, déjà écrasé sous les bombes il y a douze
ans et asphyxié par un embargo cruel, assiégé par une gigantesque armée disposant
de la technologie la plus perfectionnée. C'est une ignoble curée qui se prépare.
Comment ne pas être révulsé ? Qui peut croire que cette guerre ne va pas être
ravageuse ? Elle fera couler le sang de milliers d'innocents... Mais chacun
voit bien la détermination de l'administration américaine.
Pourquoi cette détermination ?
Le pétrole, bien sûr. Mais plus encore, je le crois, une volonté de domination
absolue, sans partage, sur le monde, au nom d'une conception dévoyée de la lutte
contre le terrorisme. J'ai approuvé la riposte américaine au lendemain des attentats
du 11 septembre : il y avait légitime défense. Mais aujourd'hui nous sommes
en présence d'une guerre d'agression. La seule chose qui puisse l'empêcher,
c'est un changement de l'opinion américaine.
Les Etats-Unis invoquent un vaste plan de «
démocratisation » du Proche-Orient...
C'est une blague !... L'Irak, chacun le sait, est un pays très problématique,
avec 55 % d'Arabes chiites, 25 % de Kurdes, et 20 % d'Arabes sunnites. Pour
maintenir l'unité de ce pays, il faut évidemment un régime fort. Ce n'est pas
un hasard si l'Irak a toujours été une dictature. La démocratie ne peut pas
s'exporter avec des missiles. On a essayé, nous Français, sous la Révolution,
d'exporter la République à la pointe des baïonnettes : ça nous est revenu dans
la figure !
Si
la résolution américaine obtenait une majorité, la France devrait-elle utiliser
son droit de veto ?
Malgré la formidable
pression américaine, je ne crois pas qu'il y aura une majorité de pays membres
du Conseil de sécurité pour se laisser acheter, intimider, violenter. Cela
dit, notre pays ne peut pas renoncer à exercer son droit de veto. Ce serait
une grave erreur de le laisser tomber en désuétude. Mieux vaut que les Etats-Unis
contournent le Conseil de sécurité plutôt que de le ridiculiser !... Les Français
doivent se mobiliser pour aider le président de la République à maintenir
le cap...
La gauche fait bloc derrière Chirac...
Sur un tel sujet, l'unité nationale s'impose. En tout cas, je me réjouis de
voir les socialistes, qui en d'autres temps avaient approuvé la « logique
de guerre », soutenir aujourd'hui, à l'exception de Bernard Kouchner, une
logique de paix.
Craignez-vous un virage des autorités françaises ?
La pression américaine est énorme : l'ambassadeur des Etats-Unis met la France
en garde publiquement. C'est sans précédent. Et j'entends certaines voix mollissantes
s'élever au sein de l'UMP. Pour la France, il y aurait beaucoup plus à perdre
qu'à gagner à changer de position. Le président de la République, qui a acquis
un grand capital de sympathie dans le monde entier, mais aussi en France,
ne doit pas gâcher ce capital.
La France doit-elle soutenir Laurent Gbagbo en Côte
d'Ivoire ?
La France doit soutenir la démocratie, et aider la Côte d'Ivoire à faire reculer
l'ethnicisme. C'est très difficile, mais je ne pense pas que la France puisse
se mettre aux abonnés absents. Et nous ne pouvons humainement accepter que
la Côte d'Ivoire devienne un nouveau Rwanda.
L'Algérie va-t-elle vraiment mieux ?
Je le crois, même s'il y a encore beaucoup à faire. Le voyage de Jacques Chirac
en Algérie est très important. Il faut aider les pays du Maghreb à surmonter
leurs difficultés. Et nous pouvons beaucoup. Si l'Algérie ou n'importe quel
pays du Maghreb basculait dans l'intégrisme, ce serait une catastrophe. Pour
ces peuples du Maghreb mais aussi pour nous-mêmes.
Nicolas Sarkozy a viré l'un de vos proches, directeur
de la police départementale à Toulouse...
En effet. Il a surtout donné un très mauvais signal en ce qui concerne la
police de proximité, alors que, paradoxalement, M. Raffarin ne jure que par
la proximité. S'il croit que la police c'est seulement la répression, c'est
une profonde erreur. C'est à la fois la sanction qui est pédagogique, mais
aussi la prévention. Il est indispensable de rapprocher la police de la population
pour la sécurité au quotidien. Il serait très grave de revenir sur la police
de proximité en lui retirant les moyens dont elle a besoin.
Le livre de Pierre Péan et Philippe Cohen (« la Face
cachée du Monde ») vise-t-il juste ?
Il y a dans ce livre des faits auxquels il appartient à MM. Colombani et Plenel
de répondre. Il est clair que « le Monde » entend jouer un rôle politique
avec des moyens souvent contestables. Je me souviens avoir lu, en avril 1999
en première page du « Monde », sous la signature de Bernard-Henri Lévy : «
Chassons le Chevènement qui est dans notre tête ». Qu'eût-on dit si j'avais
écrit un article intitulé : « Chassons le Bernard-Henri Lévy qui est dans
notre tête » ? Plus généralement, « le Monde » a un problème avec la nation,
qu'il assimile avec le nationalisme. La conception républicaine de la nation,
comme communauté de citoyens, que je défends, ne trouve pas grâce à ses yeux.
Je l'ai éprouvé sur la Corse, et sur d'autres sujets.
Roland Dumas, dans son livre (« l'Epreuve, les preuves
»), vous reproche d'avoir été l'homme d'un lobby militaro-industriel qui aurait
tout fait pour le déstabiliser...
Cette insinuation est tellement pitoyable qu'elle ne peut apparaître que comme
un hommage du vice à la vertu...
Propos recueillis par Nathalie Segaunes.