Le Pôle républicain
s'est rassemblé autour de ma candidature à l'élection présidentielle. Peut-il s'inscrire dans
la durée ? et pour quoi faire ? Voilà l'enjeu de notre Congrès.
La crise de la société française ne s'est
pas résorbée, loin de là. Le krach boursier, immense, pèse sur une croissance exténuée. Le nombre
de laissés pour compte s'accroît. L'accumulation des échéances européennes indique la proximité
d'un dénouement dans une grande zone de libre-échange étendue au continent tout entier. Au Moyen-Orient,
la guerre ne saurait que jeter dans les bras des intégristes les débris du nationalisme arabe
laïque et toutes les tendances à la modernité qui y subsistent. Au total il en découlera une
profonde et durable déstabilisation.
C'est dans cette crise que notre message peut trouver l'occasion de s'affirmer autour de quelques
idées simples :
1. l'exigence de la citoyenneté et par conséquent le retour de la responsabilité politique ;
2. l'égalité mise au coeur de nos politiques en particulier par l'accès de tous à la citoyenneté
;
3. le redressement démocratique de la construction européenne par la revalorisation des nations
et l'élaboration de projets communs en rupture avec l'orthodoxie budgétaire et monétariste imposée
par le traité de Maastricht ; vecteur de relance, levier de croissance, voilà l'Europe que nous
voulons !
4. la critique en acte du capitalisme financier patrimonial par le refus des privatisations,
la défense des services publics, la reconquête du capital de nos entreprises, le lancement d'un
grand plan d'infrastructures ;
5. la revalorisation du travail (hausse du SMIC et des salaires, défense des retraites par répartition,
meilleure prise en compte de la démographie dans nos politiques, en particulier en donnant aux
femmes la possibilité de concilier leur désir d'enfant et leur activité professionnelle) ;
6. le refus de la nouvelle guerre du Golfe et la lutte, au nom de la citoyenneté, contre la
montée des communautarismes sur le territoire national ;
7. l'affirmation d'une diplomatie active, opposant à l'hégémonisme et à l'unilatéralisme de
la Superpuissance américaine la nécessité d'un monde multipolaire et du dialogue des civilisations
;
8. le co-développement des pays du Sud et le développement durable, ménager des biens rares,
communs à toute l'humanité.
Tels sont les grands thèmes que j'ai portés dans la campagne présidentielle. Ils restent plus
que jamais actuels. Pour quatre Français sur cinq, les problèmes posés au moment de l'élection
présidentielle restent irrésolus. Voilà donc l'espace politique qui s'offre à nous.
Six mois après l'élection de Jacques Chirac, le premier bilan qui peut être dressé de l'action
gouvernementale est contrasté. Evitons une critique aveugle.
- l'augmentation des moyens d'une politique de sécurité (police-gendarmerie-justice), nous l'avions
réclamée ;
- l'harmonisation des différents SMIC vers le haut va dans le sens de ce que j'ai proposé ;
l'assouplissement du régime des trente-cinq heures ne rencontre pas de véritable opposition
dans le pays ;
- la remise en question, même timide, du pacte de stabilité budgétaire négocié à Barcelone est
plus intelligente que l'orthodoxie à courte vue prônée par le Parti Socialiste ;
- et surtout nous devons approuver le refus par Jacques Chirac de la logique américaine au Moyen-Orient.
Certes, nous ne pouvons pas nous dissimuler l'ambiguïté du compromis recherché avec les Etats-Unis
: Si le Conseil de Sécurité ne se réunit une seconde fois que pour " considérer " une situation
de guerre voulue et créée par l'Amérique, ce compromis aura été un marché de dupes. Il est essentiel
de rappeler que seul le Conseil de Sécurité peut décider du recours à la force, même si l'Administration
américaine semble considérer que la résolution du Congrés américain lui suffit. Nous ne devons
pas accepter cet unilatéralisme. Rétrospectivement la situation actuelle met en relief l'erreur
commise par la France d'avoir accepté en mars 1999 l'intervention au Kosovo sous la seule égide
de l'OTAN, en dehors de l'autorisation du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Faiblesse de
la cohabitation ?
Dans l'immédiat, il va falloir que les Inspecteurs de l'ONU puissent retourner en Irak et faire
leur travail, à l'abri de toute provocation, de type de celle créée par les Etats-Unis pour
légitimer leurs bombardements du 18 décembre 1998 sur les " sites présidentiels ".
Il nous appartient aussi de continuer à mobiliser l'opinion publique contre une guerre qui,
malgré la détermination de l'Administration américaine, ne doit pas être considérée comme fatale.
Si elle éclatait, elle serait en effet ravageuse, y compris pour nous-mêmes.
Sur l'essentiel, il me faut cependant exprimer les inquiétudes que nous ressentons par rapport
à l'action du gouvernement. De toute évidence, la rigueur -Francis Mer ne le dissimule pas-
est à l'horizon. L'éducation, la recherche, la culture en font déjà les frais. L'Europe n'est
pas pensée comme un levier de croissance. La réforme de la Banque Centrale Européenne ne figure
pas dans les projets gouvernementaux. Un audit est exercé sur les grands projets d'infrastructure
(TGV notamment), alors qu'il faudrait trouver les moyens d'un financement extrabudgétaire (emprunts
à long terme au niveau européen ou, à défaut, national).
Chacun perçoit bien que les projets de privatisation et de fonds de pension ne sont que provisoirement
décalés, compte tenu de l'effondrement des marchés boursiers : comment d'ailleurs concilier
raisonnablement l'ouverture du capital d'EDF avec le lancement souhaitable du prototype EPR
de centrale nucléaire de nouvelle génération ?
S'agissant du projet de Constitution européenne, le gouvernement n'a pas remis les pendules
à l'heure en affirmant la prééminence du Conseil. Il semble s'orienter sous l'impulsion conjointe
de Michel Barnier et de Pierre Moscovici vers l'élection du Président de la Commission européenne
par le Parlement-fantôme de Strasbourg, concession faite par avance à un Super Etat bureaucratique
pseudo-fédéral.
Mais peut-on s'étonner de ne pas voir de ligne directrice dans ce domaine essentiel, quand par
ailleurs M. Raffarin lance la grande braderie de la décentralisation à la carte, chaque grand
élu local étant prié de venir faire son marché, l'Etat se trouvant ainsi mis à l'encan ?
Expérimentations difficilement réversibles et pas toujours généralisées, statuts particuliers
ouvrant la voie de dérogations toujours plus poussées aux lois et aux principes de la République,
réformismes régionaux qui inévitablement battront en brèche la souveraineté nationale, adieu
la France et bonjour l'Europe des régions ! Outre-Mer, la voie est ouverte à la dispersion :
alors que d'un côté la Constitution autorise que les collectivités d'Outre-Mer puissent restreindre
si elles le souhaitent, l'accès à l'emploi, le droit d'établissement et l'achat de terres, en
attendant le droit de vote, qui peut penser vraiment que le contribuable européen, voire métropolitain,
acceptera indéfiniment de financer assistanat et privilèges et qui ne voit l'effet de capillarité
avec la Corse et d'autres territoires travaillés par l'autonomisme ? La rupture de l'unité de
la loi en République signifie inévitablement la rupture de l'unité nationale.
En Corse, la complaisance du gouvernement à l'égard d'une minorité violente a rapproché de deux
ans l'échéance du processus de Matignon -2002 au lieu de 2004-. Le statut particulier et les
dérogations législatives sont offertes sur un plateau d'argent à des indépendantistes qui n'ayant
renoncé ni à leur objectif ni à leurs méthodes organisent nuit bleue sur nuit bleue. Le seul
argument du gouvernement est qu'il aura généralisé à l'ensemble des régions le privilège que
le processus de Matignon réservait à la Corse. Sous prétexte de la noyer, on aura banalisé l'erreur
! On encourage en fait l'affirmation des autonomismes. Déjà les condamnés corses ont reçu l'assurance
d'être hébergés dans une prison corse dont les gardiens seront exposés en permanence -chacun
le sait- à la menace ou au chantage. Bel exemple d'intelligence et de fermeté républicaine !
Le gouvernement Raffarin se flatte d'être assez habile pour être là où on ne l'attend pas. Mais
est-il là où on l'attend ? Une politique républicaine s'énonce clairement à l'avance et aucune
politique de communication ne peut en faire l'économie.
Dans une société française en voie de métissage lent mais continu, il ne suffit pas d'opérer
quelques régularisations publicitaires et d'évoquer un vague contrat d'intégration. Il faut
d'abord rappeler au respect des principes et des lois qui rendent celle-ci possible et ensuite
mettre en oeuvre une véritable politique d'accès à la citoyenneté.
Au total, le gouvernement Raffarin ne se distingue guère de son prédécesseur de la même manière
qu'un gouvernement socialiste se trouverait prisonnier par l'effet des mêmes engagements, des
mêmes contraintes économiques et européennes que l'actuel.
Le parti socialiste, quant à lui, entame difficilement l'analyse des causes de son échec. Tous
cependant conviennent qu'il faut en chercher les raisons dans la politique suivie par la gauche
plurielle : dérive libérale pour les uns, incapacité à marquer les repères auxquels aspirent
les couches populaires, pour les autres.
Une campagne orchestrée a été menée depuis six mois par la bienpensance libérale pour m'imputer
un échec qui vient d'abord de l'incapacité du Parti Socialiste à mobiliser notre peuple sur
un projet authentiquement républicain face à la mondialisation libérale à laquelle il a acquiescé
quand il ne l'a pas organisée. Le grand tournant dans l'histoire de la gauche en effet, ce n'est
pas 2002, c'est le tournant de 1983, simple parenthèse libérale que le traité de Maastricht
a codifiée et figée dans le marbre en 1992. On ne peut rien comprendre à l'échec récent, si
on n'entre pas dans sa généalogie. L'échec de la gauche plurielle était contenu dès 1994 dans
sa définition essentiellement tacticienne par Jean-Christophe Cambadélis et dans son incapacité
une fois parvenue au pouvoir à partir de 1997, à accoucher d'une vision, d'un projet dépassant
l'horizon du social libéralisme et de la bonne conscience.
C'est parce qu'elle n'était pas portée par une vision stratégique, malgré les efforts que nous
avons faits pour donner vie au " pacte républicain ", que la gauche plurielle a échoué. Alors
que nous avons cherché à arracher la gauche à ses démons, certains en son sein osent nous reprocher
une défaite qui est d'abord le produit de leurs errements. Ils nous reprochent en fait ce que
nous sommes pour mieux faire oublier ce qu'il sont.
Les thuriféraires de la bienpensance libérale ne reculent devant aucune caricature , aucune
affabulation, aucune calomnie pour déformer le sens de ce que nous avons voulu faire : nous
leur avons trop longtemps bouché l'horizon pour qu'ils ne cherchent pas aujourd'hui à nous réduire,
à nous écraser, pour nous rayer définitivement, croient-ils, de la carte. De cette campagne
de dénigrement systématique, aucun dirigeant socialiste, à part Claude Allègre, ne s'est, à
ma connaissance, clairement démarqué. Tous auront cependant l'occasion de vérifier que les idées
ont la vie dure. Le combat contre la mondialisation libérale ne fait que commencer.
A certains égards des remises en cause se font jour, de manière incomplète et circonstancielle,
au sein du parti socialiste lui-même. C'est pourquoi, quelles que soient ses méthodes, nous
ne devons pas démoniser le parti socialiste. Par notre existence même, nous devons essayer de
l'aider à retrouver le chemin de la République.
Notre première priorité est donc d'exister et d'exister de manière indépendante, en restant
fidèles à notre histoire des vingt dernières années.
Il faut purger une fois pour toutes la question dite de " l'ancrage à gauche ". Sur l'essentiel
: l'analyse de la mondialisation libérale il n'y a pas de divergence irréductible entre les
principales contributions. Il y a au contraire une convergence frappante !
La question qui se pose est simple : Peut-on combattre le capitalisme financier patrimonial
et la mondialisation financière sans être " de gauche " ? Il ne me semble pas, sauf à rejoindre
Oussama Ben Laden. Ce n'est pas notre cas. Nous avons approuvé en son temps la guerre faite
au régime des Talibans.
Nous combattons la mondialisation financière et la loi de la jungle qu'elle entraîne dans notre
société comme partout ailleurs, au nom de valeurs universelles de justice, de démocratie, de
liberté des peuples. C'est au nom d'une République exigeante, et non d'une République minimaliste,
que nous voulons rendre à la France ses repères, le sens de sa mission, bref sa grandeur, qui
sera celle de la civilisation européenne tout entière, si l'Europe refuse de se confondre avec
une vague banlieue de l'Empire américain. Les Etats-Unis veulent créer un nouveau bloc qui serait
plus que l'Occident, mais qui serait un bloc du Nord avec l'Europe et la Russie, de San Francisco
à Vladivostok, avec une seule capitale, Washington, face aux autres civilisations et aux pays
du Sud.
Nous refusons cette perspective, au nom des valeurs universelles qui sont celles de la République,
au nom de la nécessaire multipolarité du monde. Sommes-nous pour autant inféodés au parti socialiste
qui a non seulement accepté mais mis en oeuvre en Europe depuis 1983 et surtout 1991 la mondialisation
libérale ? Certainement pas. Et nous l'avons montré.
Mais notre ambition est de faire bouger les lignes, y compris au sein du parti socialiste. Je
dis bien y compris, car nous ne devons pas oublier notre vocation à rassembler plus largement.
Il est évident que nous serions les otages ou les jouets de la droite libérale si nous abandonnions
cette perspective large en rejetant dans les enfers le parti socialiste tout entier. Nous le
connaissons assez pour savoir qu'en son sein beaucoup de militants, beaucoup d'élus nous comprennent.
Nous resterons donc disponibles pour une refondation républicaine de la gauche : retour du politique
et de la responsabilité politique, relèvement du citoyen, refus du modèle du capitalisme financier
et patrimonial, réorientation démocratique de la construction européenne, critique de l'idéologie
libérale-libertaire, droit à la sécurité et accès à la citoyenneté pour tous.
Mais nous ne devons être disponibles que pour cela et pour rien d'autre. Nous devons être capables
d'affronter seuls, s'il le faut, les prochaines échéances électorales. C'est en affirmant la
refondation républicaine comme notre seule perspective que nous préserverons notre capacité
future à peser et à rassembler. Le pôle républicain doit se définir non comme un club mais comme
un parti politique dans le champ politique, sans jamais renier l'ambition qui l'a fait naître.
Il n'y a nulle contradiction entre les valeurs de la République et celles de la gauche. La République
doit savoir s'incarner, à chaque moment de l'Histoire, dans une vision politique. Au Moyen-Orient,
en Europe, en France même, de grandes échéances sont devant nous. La tâche qui nous attend est
à la fois simple et difficile : il s'agit de prendre appui sur la France pour combattre les
tendances hégémoniques de la Superpuissance américaine, pour réorienter la construction européenne
afin de faire pièce à la mondialisation libérale, et enfin pour faire vivre en France le principe
d'égalité. C'est ainsi que nous montrerons la validité des idées de la Révolution française
dans le monde d'aujourd'hui.
Construire un parti est chose difficile. D'abord nous devons apprendre à vivre ensemble et à
dialoguer de manière fraternelle avec le désir de nous comprendre et sans procès d'intentions.
La campagne présidentielle est terminée. Nous devons faire vivre une organisation. C'est une
ambition différente. Notre force est d'être ensemble. Il ne s'agit ni de rester entre nous,
ni de prendre la place des autres ni d'organiser le passage dans une autre galaxie, en échappant
à l'attraction terrestre. Restons sur la terre. Nous avons un bel espace politique à occuper
que ni la droite libérale, ni le Parti Socialiste, ni les Verts, ni le Parti Communiste ne sont
en position de remplir, prisonniers qu'ils sont de leurs anciens tropismes. Nous devons à la
fois organiser le " passage de témoin ", la relève des générations et préparer méthodiquement
les échéances à venir, celles de 2004 et de 2007, sans perdre de vue un instant qu'elles peuvent
être brutalement rapprochées par l'effet d'une crise profonde qui chemine dans notre société.
Tout cela demande vision, patience, opiniâtreté. Cela suppose entre nous et dès maintenant une
volonté de dialogue en vue de la synthèse générale qui devra intervenir au Congrès des 25 et
26 janvier prochains.
Je vous l'ai déjà dit à Chaville et je vous le répète : je suis à votre disposition mais à condition
que vous vous haussiez à la hauteur des exigences et des défis qui sont devant nous.
Nous avons des repères à fixer, un chemin à tracer, un avenir à inventer. Il n'y a pas d'avenir
dans le libéralisme fût-il social. Il n'y a rien au bout de l'agitation brouillonne d'un soi-disant
pôle de radicalité. L'avenir est dans l'exigence de la refondation républicaine. Il est entre
vos mains. Sachez saisir cette chance !