MOUVEMENT
REPUBLICAIN ET CITOYEN ![]()
Entretien
avec Jean-Pierre Chevènement
LE MONDE | 07.07.03 | 13h43
Cet
entretien a été relu et amendé par M. Chevènement.
Vous vous étiez prononcé en faveur du "non". Que vous inspire ce résultat
?
La Corse aspire à la normalité républicaine. Elle a dit non à un rafistolage
institutionnel concocté entre M. Sarkozy et les indépendantistes. C'est un
échec pour ceux-ci comme pour le gouvernement. C'est aussi un échec pour le
PS, qui s'était engagé bien imprudemment à soutenir un projet de statut qui
faisait des indépendantistes la clé des futures majorités dans l'assemblée
corse. C'est surtout une victoire des républicains, regroupés derrière Emile
Zuccarelli, Nicolas Alfonsi et Jérôme Polverini. Au-delà de la Corse, c'est
un échec pour M. Raffarin, pour sa réforme constitutionnelle à l'enseigne
d'une France pseudo-décentralisée. La France ne veut pas être découpée en
une multitude de fiefs et de baronnies. Elle attend qu'on lui fixe une claire
perspective républicaine.
Les Corses ont-ils rejeté la nouvelle organisation territoriale ou le risque
de conforter les indépendantistes ?
Je crois qu'il y a, dans l'île, une grande méfiance à l'égard de toute dérive
vers l'indépendance ou vers quelque chose qui y ressemblerait. Les indépendantistes
ont toujours réaffirmé leur objectif. Le facteur décisif a sans doute été
le rejet d'un statut particulier concocté en haut lieu et le besoin profond
d'un ancrage dans la France et la République. La Corse a montré qu'elle ne
voulait pas se laisser acheter. Elle a un tempérament quelque peu rebelle.
Cela mérite d'être salué dès lors que cela s'exprime par la voie des urnes.
Je dis bravo !
Le statu quo vous paraît-il de nature à résoudre les problèmes qui se posent
dans l'île ?
Je n'ai jamais donné la priorité aux réformes institutionnelles mais je ne
les ai jamais exclues non plus. Et on peut imaginer qu'avec l'accord d'Emile
Zuccarelli et des autres républicains de l'île, quelques mesures de bons sens
puissent être prises, par exemple augmenter la prime majoritaire pour la liste
arrivée en tête à l'élection de l'Assemblée de Corse. Ce serait un moyen de
donner à l'île une majorité stable, gouvernable, dont la Corse a besoin pour
mener à bien son développement. Les Corses, comme les Français du continent,
ont besoin d'une claire majorité dans leur collectivité. Ils ont manifesté
leur attachement au département, parce que le département, c'est aussi la
proximité. Ils ont refusé la concentration de tous les pouvoirs dans une assemblée
élue au scrutin proportionnel où les indépendantistes auraient été les maîtres
du jeu.
L'arrestation d'Yvan Colonna a-t-elle, selon vous, modifié le vote des
nationalistes, favorables au "oui"?
C'est très difficile à dire. Cette autre bonne nouvelle pour la Corse aurait
pu, tout aussi bien, peser sur la détermination de l'électorat républicain
qui souhaitait une manifestation de fermeté. Il est hasardeux de spéculer
sur les effets de cette arrestation mise en scène à grand spectacle. Arrestation
dont je me réjouis au demeurant.
Cet échec du gouvernement obère-t-il la mise en oeuvre de la loi de décentralisation
?
Je pense que c'est un très mauvais coup pour l'idée de l'Europe des régions.
Les Français viennent de manifester, à travers leurs concitoyens de Corse,
leur attachement au modèle républicain et leur refus d'une dissociation de
la France. Je me tue à le répéter depuis très longtemps. Dans cette élection,
l'UMP, le PS, les indépendantistes, la moitié du PRG pesaient dans le sens
du "oui" et c'est le "non", défendu par les républicains, très minoritaires
en apparence, qui l'a emporté. Cela devrait faire réfléchir plutôt que de
susciter des commentaires aigres-doux. M. Sarkozy enferme le débat dans un
faux dilemme : le statu quo ou le progrès qu'il incarnerait ! On peut quand
même concevoir les choses autrement !
Propos recueillis par Christine Garin - ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 08.07.03
D'après le site internet du journal " Le Monde ": www.lemonde.fr