MOUVEMENT
REPUBLICAIN ET CITOYEN ![]()
INTERVENTION
DE JEAN-PIERRE CHEVÈNEMENT À LA MUTUALITÉ LE 5 NOVEMBRE 2003
La gauche et la mondialisation
Jean-Pierre Chevènement
La
grande nouvelle jeudi dernier a été la reprise de l'économie américaine avec
un rythme de croissance de 7,2 % au troisième trimestre. Cette annonce du «
salut par l'Amérique » a été reçue avec enthousiasme et sans aucun esprit critique
:
Personne n'a relevé l'asymétrie caractéristique de l'actuelle mondialisation
entre les deux rives de l'Atlantique : les Etats-Unis et l'Europe vivent dans
des mondes différents, où les lois de l'économie ne s'appliquent pas de la même
manière du fait de l'étalon-dollar qui, dans un système de changes flottants,
délivre les Etats-Unis des contraintes de la solvabilité qui pèsent d'autant
plus lourdement sur l'Union Européenne que celle-ci s'est attachée deux boulets
à ses pieds : l'indépendance de sa Banque centrale et le pacte de stabilité
budgétaire.
1.
La FED maintient des taux d'intérêts réels égaux à zéro alors que la Banque
centrale européenne maintient les siens à 2 %. La consommation des Etats-Unis
a repris, celle des achats de logement en particulier avec des prêts hypothécaires
renégociés à la baisse.
2. L'Administration Bush a opéré une stimulation budgétaire équivalent à six
points de PIB : Le budget fédéral des Etats-Unis est passé d'un excédent de
1,5 % à un déficit de 4,5 % (soit 450 Milliards de dollars) alors que le pacte
de stabilité budgétaire limite à 3 % du PIB les déficits dans la zone euro.
Les 280 millions de consommateurs américains jouent ainsi le rôle « d'acheteurs
en dernier ressort ». L'économie mondiale fonctionne comme une pyramide inversée
reposant sur la pointe : 1,2 milliards d'hommes vivent sous le seuil de la pauvreté.
54 pays sont plus pauvres aujourd'hui qu'en 1990 selon Kofi Annan. 800 millions
d'hommes n'ont pas accès à l'eau potable. 125 millions d'enfants ne vont pas
à l'école. L'Afrique attire à peine 1 % des investissements directs mondiaux.
Les équilibres naturels sont rompus (eau, air, sols, matières premières). Le
climat se dégrade du fait de l'émission de gaz à effet de serre. Le long terme
est négligé. La logique financière domine la production. Les services publics
sont sacrifiés. Et on demande aux consommateurs américains déjà surendettés,
et le plus souvent gavés, de s'endetter encore, tels des marathoniens dopés
à l'EPO, pour faire repartir la croissance, à travers une orgie de consommation
qui évoque plus le Bas Empire romain que les festins de Pantagruel qu'arrosait,
outre le vin d'Anjou, une riante philosophie !
3. Cette orgie de consommation encore gonflée par les dépenses militaires, n'est
rendue possible que par un déficit commercial de 500 Milliards de dollars financé
par l'émission de bons du Trésor américains : privilège du dollar, privilège
du seigneur !
- Les Etats-Unis captent plus de 75 % de l 'épargne mondiale ;
- Les flux de capitaux vont du Sud vers le Nord : 200 Milliards de dollars en
2002 ;
- La dette extérieure américaine (>= 6.000 Milliards de dollars) est le double
de celle, pourtant astronomique des Pays en voie de développement ! La dépréciation
du dollar atteint 30 % en un an et demi par rapport à l'euro (stimulation des
exportations américaines et chinoises ; accélération des délocalisations en
Europe).
La mondialisation qui s'est mise en place sous l'impulsion des Etats-Unis depuis
les années 60-70 obéit ainsi à des règles du jeu biaisées. Elle est - et c'est
le point essentiel - un phénomène politique plus qu'économique.
a) la suspension de la convertibilité or du dollar et les changes flottants
ont consacré depuis 1973 le privilège du dollar ;
b) le libre-échangisme généralisé mis en place sous l'égide du GATT et de l'OMC
aboutit à une « recolonisation » du monde par les multinationales ;
c) la « deuxième mondialisation » ne ressemble donc pas à la première : les
écarts de salaires peuvent aller de un à vingt entre des industries concurrentes
(ainsi la Chine et les Etats-Unis), et surtout l'étalon-dollar a remplacé l'étalon-or.
Tout se passe comme si chaque année les Etats-Unis percevaient un droit de seigneuriage
égal à 600 Milliards de dollars.
d) la deuxième mondialisation ne peut se comprendre en dehors du rôle de l'Hyperpuissance
en son cœur . Derrière…
- Le FMI et la Banque Mondiale ; Le pétrole et le rôle des « majors » ;
- Le contrôle de l'information à travers les médias ;
- Le monopole de la coercition militaire ;
… il y a toujours la puissance américaine, l'Etat américain.
Il y a ainsi un lien, un fil rouge, qui va du krach financier de Wall Street
à la guerre en Irak qui n'était nullement rendue nécessaire par la lutte contre
le terrorisme, bien au contraire. Ce lien c'est la surenchère opérée par l'Hyperpuissance
confrontée à l'évaporation de 13000 Milliards de dollars, à la crise de confiance,
aux déficits abyssaux et à la pyramide de l'endettement. La guerre en Irak voulait
dire : nous sommes les maîtres du monde jusqu'à la fin du XXIe siècle ! Vous
êtes obligés de nous faire confiance !
Le but, partiellement atteint, était de faire repartir les indices boursiers
à la hausse ! Or c'est cette confiance-là qui est aujourd'hui ébranlée par l'enlisement
des Etats-Unis au Moyen-Orient et par la fragilité intrinsèque de l'économie
américaine et mondiale : abîme des déficits, pyramides de l'endettement des
Etats, des entreprises et des ménages.
Il y a un moyen de sortir de cette crise : par l'organisation d'une nouvelle
donne à l'échelle mondiale. Mais il y a un préalable en ce qui concerne la riposte
d'une gauche digne de ce nom, non pas tant quant à la forme (mobilisation citoyenne
ou plate-forme politique : les deux sont nécessaires) mais quant au fond.
Notre riposte doit être d'abord politique parce que la mondialisation est de
nature politique. Nous devons éviter un antiaméricanisme de principe, car la
crise systémique touche aussi les Etats-Unis et nous devons trouver un soutien
dans la tradition démocratique américaine en nous appuyant sur des valeurs universelles
qui puissent être comprises dans le monde entier et en particulier sur les deux
rives de l'Atlantique.
Aucune réforme d'envergure ne sera possible :
- Ni dans l'ordre économique, monétaire, financier Ni dans l'ordre commercial
Ni en matière d'environnement et de lutte contre le réchauffement de climat
- Ni en matière d'organisation internationale multilatérale, si l'Hyperpuissance
n'est pas amenée à composer car :
- C'est l'Administration américaine, appuyée sur les couches inféodées d'Europe
et du Japon, qui refuse la réforme du FMI qui permettrait de remettre les pendules
à l'heure et la croissance au service du développement ;
- C'est l'Administration américaine appuyée sur les Firmes multinationales qui
veut promouvoir à l'OMC un libre-échangisme sans règle ni limite ;
- C'est l'Administration américaine qui refuse la signature du protocole de
Kyoto sur la limitation de l'émission de gaz à effet de serre ;
- C'est l'Administration américaine qui, en refusant la signature du traité
d'interdiction des essais nucléaires et en déclenchant une guerre préventive
en Irak, encourage la prolifération nucléaire ;
- C'est l'Administration américaine qui refuse à l'ONU de se plier à la légalité
internationale, sauf si l'ONU accepte de se laisser instrumenter par elle.
L'arrogance de l'Administration américaine s'exprime en tous domaines : En matière
monétaire : « le dollar est notre monnaie, mais c'est votre problème » ; en
matière diplomatique : « c'est la mission qui définit la coalition » : adieu
au multilatéralisme ! En matière militaire : « l'armée américaine est là pour
faire la cuisine, les armées alliées pour faire la vaisselle ».
***
La gauche doit être capable de faire mûrir une alliance de progrès entre les
forces démocratiques au Nord et les grands pays du Sud dont l'émergence, à travers
le G22 a été le fait marquant du sommet de Cancun. Pour amener l'Hyperpuissance
à composition, il faut maintenir et renforcer ce qu'on a appelé le camp de la
paix (l'axe Paris-Berlin-Moscou-Pékin appuyé sur l'immense majorité des pays
du Sud) et définir en tous domaines une plate-forme de mesures pratiques dont
puissent s'inspirer des gouvernements progressistes pour promouvoir une nouvelle
donne à l'échelle mondiale.
1. La première mesure concerne la réforme voire le remplacement du FMI par la
BRI et la Banque Mondiale pour créer un Fonds de financement du développement
permettant de satisfaire les besoins prioritaires des pays du Sud : eau potable
- agriculture - éducation - santé - infrastructures de transport. Ces investissements
ne sont rentables qu'à très long terme. Il faut les financer par des dons. Pour
alimenter ce fonds, on peut penser à la taxe Tobin mais la mesure la plus pratique
et la plus immédiatement opérationnelle serait la création de droits de tirage
spéciaux par une réforme des statuts du FMI déjà proposée mais à laquelle s'opposent
les Etats-Unis. Seule une crise grave permettra de les faire revenir sur cette
opposition. Ces fonds pourraient être mis en œuvre à travers une Banque Mondiale
régionalisée.
2. Cette première mesure serait complétée par un accord monétaire visant à définir
des parités réalistes et des bandes de fluctuations resserrées autour des principales
monnaies : dollar - euro - yen - yuan. C'est le seul moyen d'éviter la guerre
des monnaies.
3. Des règles du jeu loyales impliqueraient aussi l'introduction de clauses
sociales et environnementales à l'OMC. Les grands pays émergents seraient ainsi
encouragés à développer leur marché intérieur et un système de protection sociale
moderne.
4. Enfin l'Europe devrait cesser de relayer la mondialisation libérale à travers
une Banque Centrale indépendante qui laisse l'euro s'envoler et asphyxier notre
économie, un pacte de stabilité budgétaire étouffant et d'ailleurs qualifié
d' « absurde » par M. Prodi, une politique de la concurrence qui tue la politique
industrielle, comme on le voit dans l'affaire Alstom, et enfin une défense subordonnée
à l'OTAN.
Il est temps de lever le drapeau d'une Europe européenne au service de ses peuples
et non plus une Europe inféodée, au service du capital financier. Il est temps
de réformer les statuts de la Banque Centrale Eeuropéenne, d'assouplir le pacte
de stabilité budgétaire, ce qui implique le rejet d'une soi-disant Constitution
européenne qui prédétermine dans un sens ultralibéral le contenu des politiques
européennes : monnaie forte qui étouffe la croissance, politique libre-échangiste
qui nous laisse démunis et voue notre continent à un chômage de masse structurel
et à un déclin inévitable. Il est temps de restaurer une préférence communautaire
pour enrayer la désindustrialisation galopante.
Il est temps de faire surgir, autour du couple franco-allemand, une Europe à
géométrie variable qui soit un acteur stratégique dans les domaines industriel,
technologique, militaire et politique. Ainsi seulement pourra s'élever une voix
européenne indépendante, porteuse des valeurs universelles de liberté, de laïcité,
d'égalité et de fraternité internationale, dans un monde que nous voulons résolument
multipolaire et ouvert au dialogue.
C'est la seule manière d'offrir une perspective autre que la crise et la guerre
de civilisations où nous précipite la politique aveugle de M. Bush. N'oublions
pas que la première mondialisation a conduit à 1914 ! La montée des intégrismes
aujourd'hui (intégrisme islamiste ou intégrisme libéral des « néo-cons' » américains)
est aussi redoutable que celle des nationalismes en quête d'hégémonie avant
1914. Le combat pour les valeurs universelles et pour le dialogue des civilisations
est plus actuel que jamais. C'est celui des nouvelles générations. Mais ce combat
doit être instruit par la réflexion et par l'expérience. Faisons résonner à
nouveau la voix de Jaurès : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la
nuée porte l'orage. » Mais faisons que l 'appel qu'il lança dans la cathédrale
de Bâle en 1912 à « faire reculer les foudres de la guerre » n'intervienne pas
trop tard. La gauche se régénérera non pas sur une ligne gestionnaire mais seulement
si elle sait donner un sens et des repères à un monde qui en manque si cruellement,
pour organiser une « nouvelle donne » et remettre le développement sur la tête,
au service de l'Homme.
Jean-Pierre Chevènement est ancien
ministre et président d'honneur du MRC.