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INTERVENTION D'ERIC FERRAND AU COLLOQUE DU CLUB
LAÏCITE
Il
faut sauver l'école laïque !
mardi 07 octobre 2003
Mesdames, Messieurs, Chers amis,
Chargé d'apporter ma pierre à l'édifice et à la réflexion qui nous réunit ce
soir autour de l'école et de la laïcité, je n'ai pu résister au plaisir d'aller
consulter un de mes auteurs favoris quand il s'agit de donner une conduite à
l'action. Je veux parler du grand Jean Jaurès dont je vous livre ici, en guise
de préambule, un bref extrait : " La question scolaire, dit Jaurès, rejoint
la question sociale, elle n'est pas pour nous une diversion. Ces deux questions
se tiennent. Laïcité de l'enseignement, progrès social, ce sont deux formules
indivisibles. Nous n'oublierons ni l'une ni l'autre, et en républicains socialistes,
nous lutterons pour toutes les deux ". Voilà très clairement et en quelques
mots bien choisis, définis les termes qui devraient, je le crois, guider l'action
de ceux qui sont en charge de faire vivre l'école de la république. C'est en
tout cas ce que je tente de mettre en œuvre, en tant qu'adjoint au maire de
Paris chargé de la vie scolaire, parfois avec difficulté mais aussi avec succès,
dans tous les cas avec assiduité et continuité, au sein de l'exécutif parisien.
Je voudrais tout d'abord préciser, ici brièvement, comment s'incarnent dans
mon esprit l'école et la laïcité, et ce que cette notion centrale dans notre
vie politique recouvre pour moi aujourd'hui.
L'école n'est pas un lieu comme les autres, nous aurons tous, d'une manière
ou d'une autre l'occasion de le dire, de le démontrer ce soir. Elle est au cœur
du pacte républicain. Et pour moi l'école de la République c'est d'abord l'école
de la liberté. Par mon parcours personnel, je suis profondément imprégné des
valeurs de la république. Je suis comme beaucoup d'entre vous le produit de
cette école qui permet encore aujourd'hui d'intégrer, de s'élever, de réussir
malgré la crise profonde de notre système éducatif.
La laïcité ensuite. C'est d'abord un projet, un projet qui doit être vivant,
et qui constitue la clé de voûte de notre république. Sans laïcité, il n'y a
plus de République. Car c'est en effet la République qui propose à chaque individu,
quel que soit sa religion et sa condition sociale, une chance de s'émanciper.
Et cette égalité des chances qui est aussi une égalité des droits ne peut se
concrétiser que si la liberté de conscience de chacun est reconnue, que si la
laïcité est appliquée, et respectée. C'est pourquoi ce projet, qui est celui
du vouloir vivre ensemble, pour s'imposer doit absolument être partagé.
On pourrait dire " on ne naît pas laïc, on le devient ", et notamment par un
effort de la raison, et donc par l'éducation. La laïcité est une valeur qui
ne s'impose pas naturellement pour l'enfant, la laïcité, c'est un apprentissage
qui incombe aussi à l'école.Car, oui, elle ne germe pas spontanément dans l'esprit,
c'est une conquête de la raison que de protéger l'espace public commun des dogmes,
que de distinguer une sphère publique d'une sphère privée.
C'est pourquoi la laïcité à l'école est si fondamentale et contribue à la formation
de l'esprit critique du futur citoyen et le responsabilise en le préservant
des affrontements de la société civile. La laïcité élève les enfants en dépit
de leurs différences et leur apprend le respect des croyances et de la personne
humaine, sans jamais accepter qu'aucune communauté prétende dicter aux autres
ses propres règles. Il s'agit d'exercer les futurs citoyens à rechercher l'universel
dans chaque culture,respecter la liberté de conscience et refuser qu'une loi
particulière s'érige en règle générale sans que les citoyens en aient délibéré.
La laïcité n'est donc pas la licence donnée à toutes les communautés de coloniser
l'espace public ; elle défend et construit au contraire la liberté de penser
de chacun en préservant, précisément, l'espace public. "
Alors tout ça c'est de la théorie ", nous disent certains. Et bien non, je pense
justement que tout cela c'est de la pratique au contraire. C'est par la transmission
de ces principes que nous serons en mesure de perpétuer et prolonger la longue
tradition républicaine qui est la notre.
" Un peu de tolérance ne peut pas nuire ", nous disent les autres ou les mêmes
bien souvent.
Il y a quelques semaines de cela, nous avons été confrontés au cas d'une fonctionnaire
de la ville en contact avec le public portant le voile islamique. Certains dans
la majorité municipale, au nom de la tolérance, ont voulu ouvrir le débat, recueillir
l'avis des adjoints concernés, alors même qu'il n'y avait qu'une chose à faire
: appliquer la loi qui est très claire en la circonstance. Un fonctionnaire
en contact avec le public ne peut porter aucun signes distinctifs de caractère
religieux, politique ou syndical.
Souvenons-nous de Mirabeau dénonçant comme injurieux pour le point de vue des
autres ce vocable de tolérance. Oui, une autorité qui tolère aujourd'hui, pourrait,
selon son bon vouloir, cesser de tolérer demain. Et ici aussi c'est loi qui
libère et le compromis qui pourrait faire régner l'arbitraire.
Il ne s'agit pas pour autant de camper dans des postures que certains seraient
trop heureux de qualifier de laïcardes. La laïcité ce n'est pas l'anticléricalisme
et entre la théorie et la pratique c'est la loi qui permet - dialectiquement
pourrait-on dire - de surmonter les contradictions.
Mais les coups de boutoirs de tous ceux qui, par convenance personnelle ou pour
satisfaire des intérêts biens particuliers, souhaitent remettre en cause la
nécessaire neutralité de l'institution scolaire, sont à l'évidence plus virulents
que jamais. Et c'est bien souvent le marché et la logique ultralibérale qui
sont aujourd'hui en pointe dans cette entreprise. La liste est longue et je
prendrai deux ou trois exemples, issus de mon expérience de responsable des
affaires scolaires dans une ville de près de 2 millions d'habitants, qui témoignent
assez précisément du combat permanent que nous avons à mener pour la laïcité,
un combat qui tient parfois de la solitude du coureur de fond.
L'un des premiers " dossiers " auquel j'ai eu à m'atteler en tant qu'adjoint
chargé de la vie scolaire fut celui de l'aménagement des rythmes scolaires.
Une grande consultation fut engagée, des milliers d'heures de débat et de dialogue
m'ont permis de constater combien, l'intérêt de l'école et du projet éducatif,
l'intérêt général tout simplement, était trop souvent relégué au second plan
par les acteurs du monde scolaire et extrascolaire. Il est un élément qui m'a
particulièrement sauté aux yeux à cette occasion : à l'évidence le marché de
l'enfance concentre des intérêts économiques bien trop important pour se laisser
intimider par la laïcité, une vieille lune doivent penser certain.
Comment, me disait-on, allez-vous faire travailler les enfants le mercredi matin
au risque de sinistrer le secteur des loisirs et des activités d'éveils et sportives
? Un autre jour, c'était l'industrie du tourisme qui, au contraire, exerçait
un puissant lobbyisme pour libérer les samedis matins, et favoriser ainsi les
départs en week-end sources de revenus supplémentaires pour les professionnels
du secteur.
D'autres m'ont reproché de rencontrer les autorités religieuses alors que je
ne faisais que respecter la loi qui garantie l'exercice des cultes deux demi
journées par semaine. Mais quid de l'intérêt de l'élève, de la transmission
des savoirs, des rythmes bénéfiques à l'épanouissement de l'enfant ? De laïcité,
il ne fut que peu question dans la bouche de mes interlocuteurs.
Rares furent ceux qui gardèrent le cap, celui de la construction d'un projet
éducatif solide pour tous les enfants qui garantisse à chacun l'accès à l'éducation.
Partout la pression libérale est forte, très forte et de tous les instants.
Le poids des lobbies, les logiques du marketing moderne, le consumérisme des
marques font feu de tout bois pour tenter de plier l'institution scolaire à
leur main et c'est la laïcité qui est à chaque fois malmenée. Les manuels et
les fournitures scolaires, les plaquettes éducatives sont de puissants vecteurs
pour l'expression des marques. Alors, pour les élus, la tentation est grande
de succomber aux sirènes de partenariats qui font fleurir leurs enseignes sur
les supports les plus variés. Mais à chaque fois que l'on cède, c'est un peu
de terrain qui est gagné par le marché, un peu du service public qui est écorné,
fragilisé et encore une fois la neutralité de l'institution scolaire qui est
entachée.
Une fondation à vocation écologique que vous connaissez tous, et dont son président
est l'ami du président..., et bien cette fondation, qui est aussi une entreprise
commerciale d'importance, bénéficiait, quand je suis arrivé à la tête de la
délégation aux affaires scolaires, d'une subvention annuelle de plusieurs milliers
de Francs, et distillait son logo sur un certain nombre de matériaux éducatifs
de la Ville de Paris sans que cela ne pose de problème à grand monde semble-t-il.
Inutile de vous dire que nous avons remis tout cela en question. Et que ma responsabilité
d'élu est de faire preuve de la plus grande vigilance. L'école ne peut pas être
livrée aux marchands du temple. C'est d'une volonté politique farouche dont
il faut faire preuve quand on veut dans ce domaine faire triompher ses idées.
Afficher des idées claires et faire barrage chaque fois que nécessaire, ne pas
hésiter à partir seul au feu. Mais faut-il encore que le message soit bien compris
et audible par tous, y compris le monde scolaire, les enseignants notamment,
qui parfois se sont résignés aux communautarismes et ont rangé la laïcité au
rayon des accessoires. A cet égard le terme de communauté scolaire qui fait
flores ces temps traduit bien une dérive préoccupante. C'est-à-dire celle d'un
groupe dont les objectifs pourraient devenir principalement la défense de ses
propres intérêts au risque d'oublier sa vocation profonde : transmettre les
savoirs, former des citoyens.
Citoyen : autre usage de ce beau vocable, prononcé partout, jusqu'à la caricature,
car si son sens est exclusivement politique, il se dégrade chaque fois un peu
davantage lorsqu'il devient un adjectif qualifiant tout comportement tolérable
ou souhaitable dans l'espace social (c'est ainsi que le tri des ordures ménagères
est devenu un tri citoyen...). Alors, jusqu'à quand l'école pourra tenir, soumise
à des pressions de toutes sortes ? Car à terme c'est bien l'égalité devant l'éducation
qui est entamée et notre modèle républicain qui est marchandisé.
Au printemps dernier, le profond mouvement social qui s'est opposé aux projets
de décentralisation du gouvernement a très clairement manifesté sa prise de
conscience des enjeux. Marchandisation de l'éducation, bradage du service public
sont les deux faces d'une même remise en cause de notre système éducatif à laquelle
il est plus que jamais indispensable de s'opposer si l'on veut un avenir pour
l'école de la République. C'est précisément dans ce contexte politique de libéralisation
des services publics, de dérégulation économique que ce sont développés ces
dernières années les affaires à fort retentissement médiatique de foulard islamique
à l'école. Ici aussi bien sûr, c'est la loi qui doit être appliquée. Et si la
loi ne dit rien, ou n'est pas suffisamment claire, explicite, alors il faut
faire la loi, et c'est de la responsabilité de la représentation nationale.
Ces affaires sont emblématiques en effet, mais elles ne doivent pas masquer
les coups portés plus insidieusement à la laïcité scolaire par le pouvoir économique.
Nous assistons à une nouvelle alliance entre les ultralibéraux et les intégristes
religieux dans la déconstruction des modèles démocratiques et républicains.
Notre pays a besoin d'une grande œuvre de pédagogie, de popularisation des valeurs
de la laïcité. La laïcité ne doit pas être réservée à une élite éclairée, c'est
une valeur universelle, populaire. L'école de la République est laïque. Elle
doit le rester malgré les imprécations de tous les libéraux libertaires qui
confondent bons sentiments et principes. Cette laicité que nous devons défendre
est aussi la garantie assurée aux enseignants de pouvoir remplir leur mission
en étant soutenus par l'Etat républicain, un Etat qui doit cesser d'être honteux
de lui même : les symboles, en particulier la devise républicaine " liberté-égalité-fraternité
" doivent se retrouver à l'entrée de tous les établissements scolaires.